Publié le 22 Mars 2017

Tova Kararo

J'ai envie ce soir de rendre hommage à une merveilleuse personne, héroïne tragique d'un fait divers une semaine avant le printemps, et je ne sais pas par où commencer.

Déjà, je veux ici la sortir du fait divers où elle n'a que faire pour la replacer dans la grande et sombre histoire du destin humain à laquelle sa mort sacrificielle nous renvoie.

Tova... Cette personne était la mieux nommée du monde.

Son nom était synonyme de bonté, de bienfait et elle le portait infiniment bien.

Elle était menue et blonde, toute douce avec sa petite blouse.

J'ai appris ce matin que Tova avait été brûlée vive la semaine dernière dans son bureau de la Clalit par un vieux fou déséquilibré qui entendait exprimer ainsi son mécontentement d'avoir contracté la grippe malgré son vaccin.

De l'écrire déjà, mon étanchéité flanche.

Tout a commencé quand Lisa a toussé. Elle a bu une gorgée de ma décoction de gingembre au miel et elle m'a dit, je crains d'avoir une bronchite.

Je lui ai demandé si tu penses avoir quelque chose de sérieux, pourquoi tu ne vas pas voir un docteur ? et elle a secoué la tête.

Oh non, je ne peux plus approcher le dispensaire.

J'ai ri, alors là je te comprends, c'est vrai que c'est une épreuve d'y aller, mais quand il faut il faut.

Lisa a ouvert de grands yeux.

Tu n'écoutes vraiment jamais les informations ?

Euh... de quoi tu parles ?

Mais enfin, mercredi dernier, tous les centres étaient en grève dans tout le pays et toute la semaine on n'a parlé que de cette horreur, à la télé, dans les journaux, sur internet…

Les faits divers ont ceci de particulier qu'ils sont tout à la fois anecdotiques et lointains. On les écoute, on frémit et on passe à autre chose.

La grève de la semaine dernière m'a laissée froide et il a fallu un temps pour que je réalise que le dispensaire de Lisa était le mien, mais je n'y connais pas grand monde. C'est bien simple, je n'y connais que Tova. Que j'aime. Comme si mon affection pouvait la protéger de la furie...

Mais Lisa m'a regardé avec consternation. Oui, Tova, c'est elle qui est morte.

Tova est morte ? Mais de quoi tu parles ?

J'ai senti une main glacée me serrer le cœur, je me suis mise à pleurer et Lisa s'est retrouvée à me consoler entre deux quintes de toux.

Il faut dire qu'on nous a largement survendu le système de santé israélien, comme on nous a survendu l'éducation ou la téléphonie.

Les meilleurs médecins du monde qui réalisent d'extraordinaires prouesses, je ne sais pas où ils sont et je suis d'autant plus heureuse de n'avoir jamais eu besoin d'eux que je ne les ai jamais croisés ailleurs que sur les dépliants de la Sohnout.

Non, moi, j'ai surtout rencontré des infirmières surmenées qui ululaient d'un ton acariâtre et revêche "mi harishon" devant 90 bras cassés éperdus de résignation, des médecins sous-payés avachis sous leur blouse qui ne savaient dire que "virousse" en tapant frénétiquement sur leur clavier d'ordinateur et un dermatologue géorgien qui m'a dévisagée d'un oeil torve avant de m'expliquer que si j'arrêtais de considérer ce grain de beauté (que son homologue généraliste m'avait recommandé d'azoter d'urgence), il pourrait aussi bien ne pas exister. Des équipes à vous couper l'envie d'être malade.

Autant dire que pour que je franchisse les portes du dispensaire, il faut vraiment qu'il me tombe un oeil.

Mais comme j'y suis allée de mes petits malaises au début et que des témoins m'ont surprise à défaillir, j'ai été bien obligée de consulter et j'ai dû faire divers examens et autre prise de sang. Et pour la première fois de ma vie, je suis tombée sur une charmante qui a trouvé ma veine sans faire de cinéma et surtout sans me laisser le bras bleu pour une semaine. Je suis retournée la remercier et je lui ai demandé son nom. C'est comme ça que j'ai connu Tova.

On l'aura compris, je ne suis pas une fidèle cliente, donc je ne l'ai pas revue pendant longtemps.

Si longtemps que j'ai été convoquée par la caisse le mois dernier pour un petit check up de contrôle. J'y suis allée la mort dans l'âme. Mais quand je me suis retrouvée face à Tova, je me suis sentie rassurée. Tu dois faire un peu attention à toi, m'a-t-elle dit en fermant la porte de son bureau, pour tes enfants. Et elle m'a raconté ses petits-enfants avec les yeux qui frisent. C'était doux, c'était tendre, je ne me suis même pas aperçue qu'elle avait déjà fini de remplir ses fioles, elle m'a pris la tension, puisque je te tiens, m'a fait boire, m'a coincée pour deux trois autres analyses, écoute, c'est idiot de ne pas les faire, tu y as droit et ne t'inquiète pas, je t'aiderai à tout remplir, bref, j'ai fini par lui dire, tu sais, juste pour le plaisir de croiser des gens comme toi, ça vaut le coup de venir se faire charcuter les bras et elle a ri. Elle était si gracieuse et charmante... Des gens lumineux comme ça dans ce système sordide, c'est juste miraculeux.

Je suis rentrée à la maison toute guillerette et les enfants se sont moqué de moi quand je leur ai raconté que j'avais retrouvé Tova la tova qui me plaisait tant.

Et c'est cet ange qui a été assassinée.

Tu veux dire que c'était Tova ? Ta Tova ? Les enfants étaient consternés.

 

Alors voilà. Je ne connais pas la famille de cette personne si pleine de bienveillance et de bonté dont j'ai eu le privilège de croiser la route. Mais je veux qu'ils sachent combien à elle toute seule, Tova représentait l'humanité dans ce qu'elle a de meilleur.

Je m'associe à leur chagrin.

 

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Rédigé par Victoria

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Publié le 27 Novembre 2016

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Publié le 2 Novembre 2016

 

 

Holon, le 1er novembre 2016

 

Ma chère petite soeur,

Cette lettre est pour toi.

 

Toi mon autre petite soeur. La lointaine, la pas biologique, la peut-être pas si petite d'ailleurs, qu'importe… Ma petite soeur de France.

 

Toi qui t'es fâchée si fort quand je suis partie.

Toi qui m'as détestée, je le sais. Ne me demande pas d'où je le sais, je le sais.

On en veut souvent à ceux qui partent parce qu'on se trompe de rime et on s'imagine que partir, c'est fuir, trahir, quand il n'est question que de désirs, de rêves d'avenir, tu sais bien comme le chante Julien Clerc

"On a toujours un bateau dans le coeur

Un avion qui s'envole pour ailleurs", il faut

"Partir avant qu'on meure."

 

C'est quelque chose que je connais bien, tu sais. Quand j'ai quitté Marseille pour Paris, dans mon autre vie, d'autres amis ont réagi comme toi. Ils m'ont détestée aussi. M'en ont tant voulu. Se sont murés dans le silence quand j'avais tant besoin d'eux. Et moi, quand je sens que des gens que j'aime ne m'aiment plus parce que justement ils m'aiment, je suis attendrie et je culpabilise. Je mets ma fierté dans ma poche et j'insiste. Je fais celle qui n'a pas compris et je reviens encore et encore en attendant que les mots libèrent. Parfois le temps apaise les tensions. Parfois non.

Mes amis marseillais, je suis retournée les chercher, je voulais qu'ils m'expliquent, je voulais surtout qu'ils me comprennent, je voulais leur absolution. L'un d'entre eux m'a dit avec les lèvres pincées tu vois, loin des yeux loin du coeur, c'est vrai. Ce qui ne l'a pas empêché de venir 30 ans plus tard sur les réseaux sociaux solliciter mon amitié virtuelle. Qu'il n'aura plus jamais. Le virtuel n'est excitant que s'il est un espoir de réel, une perspective de concret. Non ?

 

Ma petite soeur de mon petit village.

Toi qui t'es murée dans la bouderie et m'a laissée 10 ans sans nouvelles…

 

Tu te souviens ? Tu faisais partie de ces rencontres particulières de mamans d'école. Tu sais bien, de celles dont les enfants sont le baromètre, leur entente le mercure, s'ils se plaisent, tout est bien. L'amitié a un cadre, un prétexte, un alibi. Au gré des anniversaires, des sorties, de la vie qui passe, on se laisse porter, emporter. C'est doux, c'est léger, c'est parfois un peu superficiel, mais ça, on ne le découvre que si les enfants s'éloignent, se brouillent...

En revanche, si les enfants ne se plaisent pas, du début, alors il y a un choix à faire. Quand on est si peu disponibles, on doit décider si on va voler du temps au temps et cette amitié qu'on sent, qu'on pressent, choisir de la vivre ou pas. Et celle-là ne sera jamais superficielle. Elle sera hors cadre, hors champ. Parfaitement inopportune. Désintéressée. Réelle en un mot.

 

C'est cette amitié là qui fut la nôtre.

Toi que je pouvais appeler à toute heure du jour et de la nuit sans jamais douter.

Toutes ces vérités que nous avons explorées ensemble. Sur les hommes. Sur les enfants. Tu te souviens de ce jour où nous avons réalisé que les enfants que rien n'insupporte comme de nous savoir au téléphone ou sous la douche, je ne parle pas de bain, nous sollicitent rarement pendant la préparation des repas ou toute autre occupation intellectuellement neutre ? Comment fortes de cette observation, nous avons mis la cocotte en route avant d'aller nous couler dans la piscine sans que personne ne songe seulement à nous déranger. C'est idiot, mais cette fois-là, en tout cas, ça a marché, tu te souviens ? Nous voulions élaborer une théorie officielle sur la question, écrire un livre ensemble.

 

Et puis je suis partie. Sans crier gare, c'est vrai. C'est comme ça que je bouge, moi. Il ne faut pas m'en vouloir. Je n'ai jamais su partir. Je n'aime pas les pots d'adieu, les quais de gare, les mouchoirs qui ridiculement s'agitent. Et puis d'abord, je ne pars pas. Je me décale un peu. Un peu plus diront certains. Encore une fois, qu'importe. J'ouvre des fenêtres. J'agrandis l'espace. Qui m'aime me suive.

 

Dix ans ont passé.

Enfin neuf, mais c'est tout comme.

Une autre vie.

J'ai fini par savoir que sans en avoir l'air, comme d'autres, tu me suivais... du regard, de la pensée. Ca m'a touchée, il est vrai, mais ça restait si abstrait. Si lointain.

 

Jusqu'à ta lettre de la semaine dernière.

Cette lettre si touchante où tu m'as écrit que tu avais rêvé de moi. Tu avais vu une grande maison ouverte et pleine de soleil dans laquelle se préparait une fête et tu l'as reconnue comme ma maison. Tout y était pareil, écris-tu.

Ta description du rêve a réveillé ma vie d'autrefois. Je me suis souvenue des petites verveines sur la terrasse. Des randonnées au Pic Saint-Loup. Des haïkus du Lac de Cécélès. Des soirées à compter les étoiles. De ma fresque de Noël pour ton église. Des tablées bruyantes et gaies. De cette parisienne très chic nouvellement arrivée dans le village qui m'avait téléphoné un soir parce qu'elle ne pouvait déposer sa fille qui devait dormir à la maison que plus tard, après le dîner. Et elle espérait que la petite n'allait pas manquer une tafina.

Une quoi ?

Mais si vous savez bien, une... tafina ? Vous comprenez, tout le monde lui en a parlé et elle s'était fait une joie d'y goûter, alors là, elle est vraiment très déçue.

 

Je ne sais pas comment on se débrouille pour être perçus quoi qu'on fasse comme des délices exotiques huileux. Inscrits à tout jamais dans le fantasme orientaliste de l'Europe coloniale. Et encore, moi, je n'étais pas pareille. Paraît-il.

Tu sais quoi, ici non plus, je ne suis pas pareille.

 

Je me sens plus que jamais comme le Juif Errant de d'Ormesson. "Je traverse le monde, je l'admire, il m'amuse, il me fait pitié. Je ne sais pas où il va. Vers son terme, bien entendu. Beaucoup vous diront vers la raison, vers la justice, vers un peu plus de conscience. Vers l'intelligence? J'en doute un peu. Sûrement pas vers la sagesse. Sûrement pas vers la beauté. Et pourtant vers la science et vers le savoir. Les plus ignares d'aujourd'hui en savent plus sur l'univers que les plus savants d'autrefois. Nous souffrons moins, nous vivons plus, nous partons vers d'autres mondes, nous travaillons à notre bonheur, à notre puissance et à de grandes catastrophes. Et peut-être à notre perte. Il n'y a rien d'impossible au pouvoir de l'esprit. "

 

Il n'y a rien d'impossible au pouvoir de l'esprit... Ma chère petite soeur de France, je voulais te dire. Ce que tu as lu dans ton rêve est vrai. Tu gardes ta place dans mon coeur, tout pareil et pour toujours.

 

Prends soin de toi, chérie.

 
 

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Rédigé par Victoria

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Publié le 28 Août 2016

Holon, le 28 août 2016

Ma chère petite soeur,

L’alyah, en hébreu, ça veut dire la montée, et de fait, on ressent très bien chez tous les nouveaux arrivants pleins de rêves et de projets cette perspective d’altitude, cette touchante volonté d’élévation de l’âme. Moi-même, j’avoue que cette idée de prendre de la hauteur m’a séduite, mais bon, comme je suis déjà perchée paraît-il, j’avais un peu d’avance. Il n’empêche. Les choses n’ont pas toujours été simples, loin de là.

A commencer par ce lumbago ridicule qui en fait de hauteur a plutôt facilité ma prosternation vers la terre sainte à ma descente d’avion de France et m’a permis pour une fois de me fondre dans un groupe. Je me suis coincé le dos en ramassant une plume, tu le crois, ça ? Le ton était donné. Plus ridicule, on peut pas faire. Il parait que le dos qui se bloque est un classique de l’alyah. Tu m’étonnes que les ostéos aient ici pignon sur rue. La vésicule qui s’affole et bile à tout va. Le foie qui s’engorge à la seule perspective des orgies de houmous à venir. Et encore, à ce moment-là, je ne savais pas encore qu’en plus d’être huileuse, la crème de pois chiche pouvait aussi se salmoneller à la chaleur.

37, les tubes de colle, 37…

Je suis arrivée en Israël exaspérée par une douleur qui m'arracha dans ses grands moments des cris d'enfantement. J’ai essayé de me consoler en pensant que symboliquement, souffrir pour mettre à jour une vie nouvelle avait du sens, mais j’ai quand même dégusté.

Il faut dire que le voyage avait été laborieux. L'avion était exigu. Les chats nous accompagnaient, encombrissimes bagages à main. Nous nous étions contorsionnées pour nous installer, Julie et moi au dessus de leurs miaulements encagés. Il paraît qu’on aurait dû leur administrer des calmants, mais je n’y avais pas du tout pensé. Alors, on a chanté et ça les a endormis (avec la rangée 72). Mais Dieu sait que les contorsions n'arrangèrent pas mon état.

Nous avons eu droit au comité d'accueil hallucinant des arrivants de l'année précédente agitant la main, hilares, "Berouhim Habaïm", sous des tonnes de ballons bleus et blancs, style "Bonheur insoutenable" juste avant les discours compassés des officiels israéliens et de Shimon, soi-même, qui nous expliqua que le pays avait accueilli avant nous bien des grands hommes, allons bon, exactement les “Musique, flonflons et discours de circonstance”, dont parle le pauvre couillon qui écrit pour Libé, la musique et les flonflons en moins.

Et les "Olim Hadachim" du jour bêtement d'applaudir à l'ombre des moches casquettes blanches qu'on nous avait demandé de vêtir pour l'occasion. Lucas et Pauline me regardaient d'un air consterné "Nous aussi, on est obligés de porter ça ?" "Ca va pas, non ? On n’est obligés de rien."

"Uni merci". (Personne ne devrait immigrer avant d'avoir lu Ira Levin.)

Lorsque nous avons enfin quitté l’aéroport Ben Gurion, il était 15 heures. Nous avions décollé de Marseille à 2 heures ce matin-là, enfin, cette nuit plutôt. Les enfants étaient depuis longtemps hors contrôle et moi, j’étais depuis longtemps hors d’usage.

J'ai écrit que l'avion était exigu, n'est-ce pas ? Il n'était pas exigu. Il était très exigu. Si exigu, même que nos bagages ne purent jamais y être installées. Et que donc je voyageai ultra léger vers Jérusalem. Juste une caisse à chat dans chaque main. La mère Michelblum envoie ses amitiés mizrahies au Père Lustucrovitch. Je posai ma tête sur l'épaule de tante Lisa.

Je regardai l’autoroute 1 défiler. Jérusalem, déjà. J’osai me dire, mais c’est parce que j’étais fatiguée, depuis qu'on nous bassine avec l'expansion israélienne, ça reste quand même bien petit… et je laissai ma pensée dériver et s’interroger sur l'étrangeté de cette nation colonisatrice qui ne construit que dans son périmètre, disputé ou pas, qui chasse les plus pauvres des centres villes et bords de mer pour y loger ses nantis dans des complexes immobiliers aussi honteusement chers que graphiques, c’est pas à Londres ou à Paris qu’on verrait ça, qui reloge les fameux déplacés en banlieues urbaines accessibles par autobus, train et même tramway, faisant la nique à tous les slums et autres bidonvilles de la planète, cette délirante nation qui chante et danse et bronze pendant qu'on continue de la caler dans le viseur.

Nous entrions à Jérusalem. Israël, dès le début, ça m’a fait penser à Montpellier. Beaucoup de nouveaux arrivants à intégrer, une qualité d'accueil étonnante, et des projets immobiliers qui poussent comme des champignons.

L’occasion de m’arrêter sur une des plus bizarres bizarreries israéliennes. Les échafaudages.

- Mais de quoi elle parle ?

Je parle de ces espèces d'assemblages brouillons et fouillis de lames de bois hétéroclites, agencées à la... non, pas agencées, en fait, posées, empilées, comme un jeu de légo, avec une ingéniosité mathématique rare, puisque quelle que soit la hauteur de l'immeuble construit, bien malin qui pourra y dénicher deux parallèles

Il faut le voir pour le croire.

Ces échafaudages sont fascinants, par la liberté de leur géométrie, la magie de leur équilibre, le désordre fou de supports qui pourtant, à terme, conduisent à des structures étonnamment verticales.

Pour peu qu’on lève les yeux, presque malgré soi, on s'y arrête.

Et on se rend bien vite compte que le plus troublant ne vient pas du surréaliste spectacle visuel mais de quelque chose de bien plus subtil, d'une espèce de fond sonore subliminal.

En se rapprochant encore, on commence à percevoir comme le souvenir d'un bruit de ruche... Les voix de toutes les mères inquiètes de tous les ouvriers. Nul besoin d'un gros effort d'imagination pour les entendre chuchoter à l'oreille de leurs fils, Shlomi, tu ne vas pas monter si haut, fais moi plaisir, rajoute une planche. Et Schlomi pour la faire taire, cloue une planche à la va vite. Voilà, c'est fait, tu peux y aller, maintenant. Mets en une autre ici d'abord, regarde, là, ça bouge un peu. Schlomi est exaspéré, mais c'est un bon fils. Maman, voilà, ça y est, vas-y maintenant. Une autre, rien qu'une autre, pour l'amour de moi. Maman, arrête, voilà, elle y est ta planche. Avner, tu vas me rendre folle, tu as vu comme c'est étroit ? Tu me rajoutes tout de suite un pilier ici, ou je ne bouge pas. Maman, tu veux des piliers, voilà, regarde, j'en mets deux, maintenant tu me laisses ? Regarde, la mère de Tooli, son fils l'écoute, lui, tu as vu combien il a mis de planches ? Maman, ça suffit, je travaille ici ! Tu en mets une autre là et j'y vais, fils ingrat ! Maman ! Ah wiléwilé, cet enfant me tuera. Maman ! Ca va, ça va, rajoute un clou d'abord, rien qu'un, tu seras bien content, après ! Tu me remercieras !

C'est imparable. Il n'y a pas d'autre explication. Les échafaudages israéliens bruissent de toutes ces suppliques tendrissimes de mères orientales.

Elles sont fortes, il n'y a pas à dire.

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Rédigé par Victoria

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Publié le 22 Août 2016

Holon, le 22 août 2016

Ma chère petite soeur,

Je lis de ci de là plein d’articles en français qui commentent l’alyah des Juifs de France. Fuite, désertion, lâcheté, trahison. Ils ont tous pété leur slip ou quoi ?

S’ils veulent, moi, je peux leur raconter la mienne, d’alyah. Comment il y a 9 ans presque jour pour jour, un beau matin, je suis partie de France sans aucune raison.

Comme il n’y avait rien à comprendre, tous mes amis n'ont pas compris mon départ, tu t’en souviens ?

Ils ont été quelques uns à m'en vouloir, carrément, de les avoir quittés alors que moi, je n'ai jamais quitté personne. La Terre, si petite, tourne si vite, est-ce qu'on peut quitter quelqu'un ?

Certains, je le sais maintenant, ont mis du temps à me pardonner.

D'autres ont exigé des explications, comme après une rupture.

Qu'est-ce qui t'a pris ? Pourquoi ? Comment ? Explique...

Expliquer quoi ? J’en aurais été bien incapable. Est- ce qu’on demande ainsi des comptes à tous ceux qui s’expatrient en Guyane ou en Martinique ? Ah non, pardon, je voulais dire en Angleterre ou au Japon ?

Evidemment, on va me dire mais Israël, pour un Juif, ce n’est pas l’Angleterre, ni le Japon. Israël c’est le pays des Juifs. Notre pays. Qu’on a volé. Assez étrangement, maintenant que j'y pense, ce sont précisément ceux qui nous crachent “retourne chez toi” qui militent pour BDS et hurlent à l’usurpation. Faudrait savoir quand même. On aurait sans doute dû refuser en 48 la proposition de partage. Dire non merci, sans façon, nous allons retourner nous faire pogromer tranquilles en Pologne, en Autriche, en Alsace, ne vous dérangez pas pour nous.

Mais je charrie. C’est vrai que ce n'est pas pareil. Israël est le seul pays du monde où on n’a pas de comptes généalogiques à rendre. Le seul pays du monde où on a le droit d'être con et même très con, sans que quiconque ait seulement l'idée d’insulter notre grand-mère. Le seul pays où notre stupidité n’engage que nous. C'est difficile à croire, mais juste ça, déjà, c'est un sacré luxe.

Donc un beau matin de juillet il y a 9 ans, sans avoir une seule seconde réfléchi à tout ça, j’ai quitté mon village sur un coup de tête.

Je dois dire que, de base, le principe de nationalité me laisse froide. La nationalité en tant que mémoire culturelle et historique commune, c’est intéressant, je n'en disconviens pas mais la nationalité politique, quelqu’un peut me dire quel est son intérêt métaphysique ? La citoyenneté, j’en suis revenue et le partage des facilités administratives qu’elle sous-entend m’attendrit peu. La réaction mitigée à la sanction de déchéance de nationalité qu’a essayé dernièrement de faire passer la France me laisse à penser que je ne suis pas la seule à être si peu émue par le concept.

De fait, si j’ai du mal avec les nationalités, c’est que je les trouve un peu dérisoires. Je me sens comment dire… habitante de la planète Terre je crois. Profondément humaine. Mais humaine au sens être humain, pas humaniste ou je ne sais quel poncif pompeux.

Je me sens humaine sans fanfaronnade aucune car si en tant que colons (quoi ?!) de cette planète, les humains sont sans doute le groupe vivant le plus extraordinaire, ils sont aussi le plus improbable et le plus inconséquent du monde et il n’y a pas de quoi être super fier d’en être. Cependant, que je le veuille ou non, comme mes voisins d’Egypte, qu’ils me serrent la main ou pas, comme mes voisins de Gaza, qu’ils me reconnaissent ou pas, comme mes voisins de Syrie, du Liban ou de Jordanie, qu’ils m’apprécient ou pas, j’en suis. On en est tous. Il n’est pas possible de revenir là dessus.

Mes réticences nationalistes ne changent rien à l’affaire. Française depuis toujours, je suis ainsi devenue israélienne en 2007 et depuis que j’ai appris que l’Espagne accordait la nationalité aux descendants de ceux qu’elle a virés en 1492, je me demande même si je ne vais pas aussi demander la nationalité espagnole.

Mais quel que soit à terme mon nombre de cartes d’identité et mon lieu de résidence, n'en déplaise aux intégristes de tous bords, je reste pour toujours française.

Je suis française de naissance, de coeur et d’esprit. De garrigue et de calanque. De mistral et de tramontane. De Bretagne et de Languedoc. De Corse et de Frioul. De Martinique et de Guadeloupe. De Montaigne et de Diderot. De Pagnol et de Saint-Ex. De Proust et de Zola. De Perec et de Cohen. De Desnos et de Camus. De Raiser, Gotlib et Goscinny. De Cabu et de Wolinski. Je pourrais continuer pendant des heures mais tout le monde, j’imagine, a bien compris l’idée.

Je suis française de souche.

Je ne sais pas bien ce que les gens entendent par ce terme galvaudé, mais moi, c’est littéralement que je le ressens. Profondément fichée en terre de France, ma souche provençale est la base immuable de mon arbre généalogique personnel, c’est d’elle que partent mes propres racines. Notre famille paternelle est française depuis 1915. Notre famille maternelle l’est techniquement depuis moins longtemps certes, mais notre mère a grandi au Maroc sous protectorat français et elle a étudié Molière à l’école de l’Alliance avant de passer le concours français des PTT. Sa mère Alice récitait du Victor Hugo au kilomètre et tous les bébés de la famille ont ingurgité leur Floraline avec le Corbeau et le Renard de La Fontaine. On peut dire ce qu’on veut, moi, je trouve que la leçon vaut bien un fromage et que ça pose.

Je suis de souche, mais pas de n’importe quelle souche, de souche de figuier. Souche de pas n’importe quel figuier d’ailleurs, de figuier du Bengale comme celui de Mikve Israël, là où Charles Netter, au siècle dernier, décida derrière ses petites lunettes de geek que c’était une chouette bonne idée de faire fleurir le désert. A Mikvé, parmi nombre d’arbres étonnants, on trouve cet extraordinaire banian qui à lui tout seul représente l'humanité dans ses errances et ses enracinements miraculeux. Planté il y a quelques 130 années en terre de Palestine ensablée, le banian de Mikvé a enfoncé ses racines comme il a pu, et quand il n’a pas pu les enfoncer, il les a libérées aériennes et les racines, comme des arabesques, se sont envolées et en s'entremêlant, elles ont donné de nouveaux troncs qui eux-mêmes se sont enracinés plus loin dans le sable et quand ils n’ont pas pu, se sont embrassés entre eux et ont formé de nouveaux troncs, qui eux-mêmes se sont enracinés avant de survoler l’espace en graphiques volutes et ainsi de suite jusqu’à former les arcades d’une extraordinaire cathédrale végétale, à l’ombre de laquelle tous les errants de passage viennent prendre une émouvante leçon de racine depuis que le pays existe.

On s’est bien fait un petit coup de Shoah à mi-siècle et j’ai eu droit aux copines qui ayant appris au catéchisme que les juifs avaient des cornes et une queue voulaient à toute force vérifier, mais je ne vois aucun rapport entre ça et ma souche ayurvédique. Quand ta maison est inondée, elle reste ta maison. Tu écopes, tu draines et tu attends que ça sèche. Nous, on a fait pareil. A chaque coup dur, on a géré et on a attendu que ça sèche.

Comme un brave petit ficus, c’est en tant que Française que j’ai rhizomé de France en 2007. Sans aucune raison, vaseuse ou pas. Je suis partie par envie d’étirer mes racines. Parce que j’avais du Bellay en tête et que moi aussi comme Ulysse je voulais faire un beau voyage. J’avais à l’esprit les mots de ce pote qui avait ouvert une boutique d’art marocain derrière la place de la Comédie à Montpellier, la lumière dans ses yeux quand il m’avait dit en me servant mon petit verre de thé à la menthe, pourquoi veux-tu que Dieu ait fait le monde si vaste si c’est pour qu’on reste comme des idiots sans bouger chacun dans notre coin ?

Je suis partie par pur esprit d’aventure. D’ailleurs comme je l’ai dit à mes amis, je ne pars pas, j’ouvre une fenêtre. J’élargis l’horizon.

Voici 9 ans aujourd’hui que je vis en Israël et de l’avis général, je suis très sexy. Oui, parce qu’à 50 ans, mon accent et mon phrasé m’ont enfin donné ce que me refusait ma pudeur crétine. Israélienne en France, française en Israël, j’ai incontestablement élargi l’horizon et je ne me lasse pas d’expliquer à mes étudiants de l’Université ouverte qu’en apprenant le français, il vont s’ouvrir à la langue des romantiques et des poètes, à la langue des droits de l’homme.

Ce nigaud de Hollande n’en a aucune idée mais je suis un de ses plus fervents ambassadeurs...

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Rédigé par Victoria

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Publié le 9 Août 2016

Rédigé par Victoria

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Publié le 25 Juillet 2016

Holon, le 25 juillet.

Ma chère petite soeur,

Au Tribunal militaire de Yaffo se déroule actuellement le procès du jeune Elor Azria.

Tu te souviens des faits ?

Le 24 mars dernier, deux meurtriers se sont jetés, couteaux de cuisine au poing, pour saigner de jeunes soldats. Dans la lutte qui s’est ensuivie, le premier des deux agresseurs a été abattu, le second a été neutralisé et pendant que le magen david adom commençait à prendre en charge un jeune soldat victime de l’attaque, dans le désordre ambiant, un autre jeune soldat, camarade (ami ?) du premier, a laissé un instant le blessé pour venir mettre une balle dans la tête de l’assassin immobilisé au sol.

L’association B’Tselem qui n’en rate pas une a filmé, bien sûr. La totalité de l’attaque ? Je n’en sais rien et pour tout dire, j’en doute. Ou alors ça voudrait dire qu’ils savaient qu’une attaque allait avoir lieu ? Impossible. A moins d’être complices. En attendant, la séquence qui circule commence avec une caméra braquée sur l’assassin neutralisé au sol et attendant patiemment qu’il se passe quelque chose. L’acte du môme en uniforme était assurément plus que n’en osait espérer le cameraman. Dont le fils Aouni, ce que c’est que le hasard quand même, a été arrêté précisément par ce soldat-là et pas un autre un mois plus tôt (le 2 février dernier) avant d’être relâché. Déjà, c’est quand même un sacré coup de bol qu’il se soit trouvé là pile poil au bon moment, Imad Abu Shamsiyah dont le fils etc.. Quand je pense que neuf fois sur dix, le temps que j’arme mon portable, l’oiseau s’est envolé, la lune a été cachée par un nuage, le regard s’est détourné. Mais lui, non. C’est sans doute parce que lui est un professionnel. Sans doute aussi ce qui explique sa joie et le V victorieux que dessinaient ses doigts devant les caméras de la télé israélienne le jour de son témoignage à Yaffo. C’était indécent, mais compréhensible.

La société israélienne s’est embrasée. En attendant que la justice tranche, le soldat a été mis aux arrêts. Le jeune soldat est-il héros maudit (s’il pensait que l’assassin pouvait encore actionner une charge explosive) ou criminel (s’il avait compris que l’assassin était bel et bien neutralisé) ? Oui oui, c’est bien la question, même si elle semble largement dépassée dans les esprits et à ce jour, nul n’a la réponse. Le procès a commencé le 9 mai dernier au Tribunal militaire de Yaffo et deux mois plus tard, il est encore en cours.

Ça, à peu de choses près, ce sont les faits.

L’affaire a été déposée au pénal en France.

Comme si la France n’avait pas assez à faire à gérer sa boue.

Entendons-nous bien. Elor Azria est franco-israélien. Si un avocat opportuniste et irresponsable veut déposer une plainte au pénal en France, il en a le droit. C’est ça, aussi, la démocratie. Je m’étonne juste de n’avoir entendu personne, mais personne, reprocher à ce juriste son inconséquence et son manque de professionnalisme, parce que lui ne se pose aucune question métaphysique et le soldat, il l’a d’ores et déjà jugé. Par ailleurs, est-il bien opportun d’attiser les haines comme ça, cet avocat qui, soit dit en passant a été radié du barreau français, n’a-t-il vraiment trouvé en ce monde aucune autre cause plus utile à servir ? L’info sort étonnamment vite sur les sites de recherche.

Bon, ça c’était un aparté.

Je reprends.

Pour commencer par le commencement, je crois qu’il faut distinguer les faits et l’histoire de l’affaire proprement dite. Les faits, c’est inédit, on pense tous qu’on y a assisté. Le fin mot de l’histoire, on le connaît et il n’est pas glorieux. On a des imbéciles sanguinaires qu’on a réussi à persuader en plein troisième millénaire, que le “désenchantement politique” s’exprimait à la machette (et c’est quand on aura trouvé qui est ce “on” qu’on commencera à avancer vraiment), on a d’autres imbéciles, à priori pas sanguinaires, mais néanmoins convaincus qu’il faut trucider tous les premiers pour que le monde soit plus vivable et au milieu, une société qui aspire envers et contre tous à vivre en paix avec sa conscience. Autant dire qu’on n’a pas fini. D’autant, donc, qu’il y a l’affaire.

Et au commencement de l’affaire, il y a B’Tselem.

B’Tselem… The Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories, en d’autres termes le Centre israélien d’information pour les droits de l’homme dans les territoires occupés. Cette ONG israélienne a été créée en 1989 par des intellectuels, journalistes, juristes et autres députés... israéliens pour, comme son nom l’indique, pointer du doigt “par l’image” (c’est ça que ça veut dire en hébreu B’Tselem) “les violations des droits de l’homme dans les territoires occupés” pour, je cite toujours, “ créer une culture des droits de l'Homme en Israël".

La tâche est noble, certes, mais l’intitulé lui-même est litigieux, de même que le moyen, quant aux intentions, elles laissent perplexes. B’tselem n’est en aucun cas une association qui questionne, encore moins qui assiste ou qui répond, mais bien une qui pointe du doigt, qui dénonce. “Je les ai vus, ce sont eux”. Quand la lune montre le doigt, les imbéciles ne savent plus où donner de la tête…

Pour résumer, disons que notre cas est jugé d’avance, il s’agit juste d’apporter la preuve par l’image au postulat de départ qui est que l’état israélien viole les droits de l’homme. Tout bien, tout limpide. Non pas que le monde ait besoin de preuves, puisque notre cas est entendu depuis la nuit des temps, mais ceux-là n’ont rien trouvé de mieux à faire dans ce monde trop tranquille qu’enfoncer des clous dans la conscience du crucifié.

Admettons. Encore que… Pointer quelque chose par l’image au siècle de photoshop, c’est un rien un peu candide, non ? Et je ne parle même pas de la tentation facile de la mise en scène façon Actor studio qui a immanquablement suivi. A ce niveau-là, reconnaissons qu’on n’a pas été déçu, même si les premiers rôles sont un peu surjoués. Le décor est immuablement kaki et l’intrigue est toujours aussi convenue, mais on ne s’en lasse pas. Du grand cinéma.

Moi pour tout dire, si quelqu’un doit me donner des cours pour m’aider à me faire une culture des droits de l’homme, j’aimerais autant que mon professeur soit quelqu’un de sérieux et pas un figurant de série B. Mais bon. Pour une fois, toute proportions gardées et à l’insu du plein gré de sa mauvaise foi, il semble que B’Tselem va remplir une partie de sa mission dans ce qu’elle a de noble et permettre aux Israéliens (tous les Israéliens ?) d’interroger leur éthique militaire et leur morale civile.

A ce stade cependant, plusieurs points me heurtent. Hormis bien sûr le fait que nous soyons obligés d’avoir une armée, que cette armée enrôle nos enfants, qu’elle soit en activité quasi permanente ( et que nombre d’imbéciles s’imaginent que ça nous fait plaisir) et donc, chagrin suprême, que nos enfants puissent avoir à décider s’il est ou non opportun de tirer sur un jeune à terre qui lui ne s’est probablement pas posé tant de questions.

Je me refuse à commenter la décision d’Elor Azria. Même (surtout) si j’ai vu ce film et si, immanquablement, je me suis fait les miens (de films). La justice est en cours et pour qu’elle reste libre, il faut la laisser faire son travail sans interférer.

Pour douloureuses qu’elles soient, les questions posées par le procès sont de celles qui élèvent les sociétés. Y avait-il oui oui non une raison vitale de neutraliser une deuxième fois l’assassin à terre ? Représentait-il encore une menace ? Il y a de fortes présomptions pour que non, mais alors le soldat a-t-il eu des raisons acceptables de méjuger ainsi la situation ? Et n'y avait-il pas moyen de neutraliser l'assassin sans le tuer ?

L’opinion publique délirante emballée répond allègrement à toutes ces questions d’une manière rien moins que rassurante.

Pour tout dire, le trouble m’a saisie dès le mois d'avril, quand j’ai reçu la première pétition. “Elor Azria est notre enfant.” Et j’ai pensé avec peine, oui, c’est vrai.

Ligne suivante. “Tu pourrais être à la place de sa mère.”

Mais non, je ne pourrais pas. Pas comme ça en tout cas.

Je veux dire que je pourrai probablement être à sa place, hélas, j’ai aussi des enfants soldats et je pleurerai sans doute aussi fort si le chaos ambiant entache un jour leur vie, mais je ne penserai sûrement pas que “mon fils n’a rien fait” si mon fils a tué un homme. Comment est-ce seulement possible ?

Pour certains déjà, notre soldat aurait fait justice. Désolée, mais non. Il a tué et la peine de mort n’est pas pratiquée en Israël. Donc si justice il a appliquée, en admettant que chacun se donne le droit de la faire, ce n’est pas celle qui a cours chez nous.

Ensuite ôte-moi d’un doute, ceux qui pensent le défendre en arguant qu’il a rendu “justice” sont bien les mêmes qui à chaque arrestation après chaque attentat s’indignent dans leur fauteuil, n’est-ce pas ? “Ça suffit de tirer dans les jambes, c’est la tête qu’il faut viser.” On l’a lue combien de fois cette phrase ignoble de juges moyenâgeux de comptoir ?

Ceux-là peuvent-ils rester en paix avec leur conscience et ne se sentir aucune responsabilité ? J’aimerais bien moi leur demander des comptes.

Moi-même qui fais la belle, là, chaque fois que je la lis cette phrase ignoble, je fais quoi ? Rien. Je m’excite seule dans mon coin et je passe à l’info suivante.

En clair, je ne me sens pas bien. Je n’établis aucune relation de cause à effet entre ces violences verbales et l’acte du soldat, parce que ça reviendrait à le juger avant la sentence, mais il n’empêche que ces phrases ne peuvent pas être sans conséquence.

J’ai peur de penser que nous sommes tous une belle bande d’irresponsables. Et que cet enfant, qu’il soit défini héros ou assassin est surtout une victime, la troisième, la deuxième est l’assassin assassiné et la première est le jeune soldat poignardé, de notre irresponsabilité consciente ou inconsciente, assumée ou pas, de nos querelles intestines, de nos doutes politiques et de nos incertitudes démocratiques.

Le procès actuel est sans conteste juste dans la forme, un homme a tué, il doit être jugé, qu’il y ait légitime défense ou pas, mais il comporte une injustice de fond dans le fait que le procès se déroule aussi à l’extérieur du tribunal et cela est inacceptable, d’autant que la pièce à charge, à savoir le film de B’Tselem a été rendu public et qu’en amont, des courants de pensée nauséabonds circulent et que tant que nous regarderons ce courant s’écouler sans rien faire, nous serons nombreux à partager la responsabilité de ses conséquences.

J’ai mal à la tête… J’ai dit que je ne garantissais pas les motivations de tous ces gens qui défilent et soutiennent Elor Azria. Dans la forme, ils me font peur et leurs arguments me heurtent mais dans l’absolu, ils ont mille fois raison de soutenir un de nos enfants que nous avons armé avant de l’envoyer garder nos frontières… Bien sûr que nos enfants ont besoin de notre inconditionnel soutien après que nous les ayons mis dans une situation si délirante et surréaliste.

Je ne sais plus quel écrivain israélien a écrit un truc dans le genre. Nos enfants, c’est comme si une sorcière s’était penchée sur leur berceau à la naissance en disant : tu vas naître dans une famille aimante, tu croîtras en grâce et en beauté, gavé de humus et de bambas, tu seras choyé comme un prince et rien ne te sera refusé. Mais le jour de ton 18 ème anniversaire, on te mettra un uniforme kaki, on te donnera un fusil et tu vas en chier.

Elle ressemble vraiment à ça la vie de nos enfants.

La femme enceinte israélienne est la plus pénible et la plus flippée qui soit. Soucieuse de la vie qu’elle abrite, elle se comporte comme si elle était un coffre fragile recélant un trésor à protéger à tout prix. Elle arrête tout. De fumer, bien sûr. De boire. Une femme enceinte israélienne ne touche plus une goutte d’alcool. Pas une goutte. La seule idée de crêpes au Grand-Marnier ou de Tiramisu la révulse. C’est bien simple, elle ne goûte même plus le kiddouch du vendredi soir. Elle arrête de manger aussi. Plus de fromages. Plus de poissons. Plus de légumes crus. Plus de fruits en salade. Plus de que sais-je encore. Elle arrête de se soigner. Plus d’optalgine, bien sûr, mais plus de désinfectant non plus et plus de pommade d’aucune sorte. Plus d’homéopathie, on ne sait jamais. Plus de films d’horreur. Plus de techno, plus d’électro. Juste de la tendresse, du calme et de la douceur. La femme enceinte israélienne est un monument national, protégé comme un chef d’oeuvre en péril.

Pourquoi ?

Parce qu’elle héberge l’Enfant. Le roi du monde. Le seigneur de sa vie. Son âme. (Oui, oui, je parle bien du chovav hutspan qu’elle mettra sans honte sous Ritaline six ans plus tard.)

Gavé de humus et de bambas, l’enfant est ainsi choyé comme un prince en tongs et rien, rien ne lui est refusé. Mais le jour de son 18 ème anniversaire, tandis que s’estompent les derniers youyous, on lui met un uniforme kaki, on lui donne un fusil et il en chie. Incontestablement, il en chie.

Voilà où nous en sommes.

Quel gâchis.

Prends soin de toi, chérie.

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Rédigé par Victoria

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Publié le 18 Juillet 2016

Bon, c'est sûr que le bonnet phrygien ne donne pas l'air super intelligent, mais quand même.

D'un 14 juillet sadique à l'autre...

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Rédigé par Victoria

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Publié le 23 Juin 2016

Israël et la technologie qui pétille. Lettre 78

Finalement, pendant que le monde part à la dérive, ce qui est intéressant, c’est que la vie continue et que les cerveaux inspirés continuent de carburer pareil.

Enfin, pas pareil, justement, d’ailleurs. Puisqu’on en parle...

Holon, le 19 juin 2016

Ma chère petite soeur,

Je suis en train de faire le tri dans toutes ces lettres que je ne t’ai pas envoyées depuis mon voyage à Paris le mois dernier. Il s’est passé tant et tant de choses, tu sais de ces choses qui te donnent “envie que la terre s’arrête pour descendre”...

Du coup, j’ai envie de te parler de trucs chouettes parce que je veux croire que finalement, ce qui est le plus intéressant, c’est que pendant que le monde part à la dérive, la vie continue et les cerveaux inspirés continuent de carburer pareil.

Enfin, pas pareil, justement, d’ailleurs, puisqu’on en parle.

J’ai repéré cette semaine des innovations qui m’ont fait… chaud au coeur. C’est vraiment le cas de le dire pour la première que j’ai vue sur internet, ça s’appelle Foldimate et ma belle Diane a aimé le concept de ce robot qui repasse et plie ton linge pendant que tu sirotes un thé aux pignons au salon les doigts de pied en éventail. J’ai cliqué sur l’image et de fait, le monde entier adore le truc. Tu fais un loup garou avec tes gosses pendant que la machine fait la corvée de linge pour toi. Une merveille ménagère. Oui, et alors ? Je me sens si perdue que je suis prête à m’extasier sur tout ce qui est susceptible de faire avancer le monde, fut-ce une repasseuse-plieuse. L’invention est israélienne, je ne sais pas si Diane le sait, chérie, tu l’as lu quelque part ? Non n’est-ce pas ? Pas plus que le reste du monde semble-t-il. Peu importe après tout.

Chaud au coeur aussi pour la plus haute tour solaire du monde que nous sommes en train d’ériger dans le Neguev. Nous avons lancé le projet de la Tour Ashalim qui devrait fournir à terme du haut de ses 240 mètres 2% de notre électricité. Et tous les journaux (mais tous) de reprendre l’information AFP qui évoque un projet… “pharaonique”. Pour de bon ils l’ont écrit, ça ? On était des nazis et maintenant nous voila pharaoniques ? Alors là, bravo. Encore une fois, peu importe, Je ne veux retenir qu’une chose. C’est que dans cette période difficile, nous avons fait le pari de l’énergie renouvelable dans un projet à si long terme qu’il nous projette dans une perspective d’avenir. On ne sait pas bien lequel, mais un avenir.

Chaud au cœur enfin avec le meilleur que j’ai gardé pour la fin. Encore plus inspiré. Brillantissime même. C’est aussi beau que dans la nuit des temps de Barjavel. Un truc qui va faire de nous des ultra-civilisés qui boivent des gélules, comme Elea et Païkan. Et par pitié, ne viens pas me dire que tu n’as pas lu la Nuit des temps.

Je ne sais plus où j’avais lu un article de quelqu’un qui avait visité une usine d’eau minérale et qui en était ressorti abasourdi de n’avoir vu trimballer en fait d’eau pure, que le plastique des bouteilles. Ou comment un contenant peut pervertir un contenu. De fait, il faut 7 litres d’eau pour fabriquer la bouteille qui contiendra un litre et demi d’eau minérale. C’est pas n’importe quoi ? Chaque jour, 200 millions de bouteilles en plastique sont jetées dans le monde, dont un quart seulement dans les conteneurs prévus à cet effet. Ce qui signifie que chaque jour, 150 millions de bouteilles sont balarguées dans la nature. Quand on sait que les bouteilles plastique ne sont pas biodégradables et que leur durée de vie est de l’ordre de 400 ans… on a juste envie de s’asseoir par terre et de pleurer en s’envoyant un soda qui pique.

Enfin, pas tous, heureusement.

Il y en a qui face au défi ont relevé leurs manches.

Les primaires d’abord. Ça n’est pas biodégradable ? Qu’a cela ne tienne. Si ça doit rester, autant que ce soit esthétique. (Ils sont artistes.) J’entends d’ici ricaner mes élèves qui me voient amasser depuis deux ans des montagnes de bouteilles dans un fantasme de Tour Eiffel… Quoi ?

Je veux qu’ils sachent qu’il y a eu en 2012 à l’occasion du sommet de la Terre au Brésil une oeuvre immense entièrement réalisée en bouteilles plastique sur la plage de Rio, trois poissons géants qui surgissaient du sable pile face au Pain de Sucre. “Recicle suas atitudes”.

Ou encore le nuage géant de Jason Klimoski, 53 780 bouteilles représentant symboliquement une heure de production de déchets à New York qui ont été installées à l’été 2014 sur la pelouse de Governor’s Island. Head in the clouds, la tête dans les nuages, c’était le titre du projet.

Ou même les cactus de cette artiste pragoise, Veronika Ritcherova, qui réalise ces si poétiques fleurs en bouteilles de plastique détournées.

Je ne suis donc pas la première fadade. Que cela soit dit.

Mais un intelligent a réfléchi plus loin.

Recycler, c’est bien, certes, mais ne plus produire, c’est mieux…

Prenons le problème à la source, a-t-il pensé.

Pourquoi produit-on tant de bouteilles plastique ?

Parce qu’elles sont entre autres le contenant de ces boissons gazeuses sucrées que nos sociétés affectionnent et qui sont un fléau pour la santé mondiale. Fort bien.

Pourquoi les affectionnons-nous tant, ces pernicieuses boissons gazeuses sucrées ?

Parce qu’elles sont sacrément bonnes, tiens et qu’elles procurent des sensations proches de l’addiction, tant gustatives que psychiques.

Et pourquoi sont-elles un fléau ? Hormis la surconsommation de bouteilles en plastique?

Parce qu'elles sont bourrées de sucre, de colorants et de tout un tas d'hérésies chimiques qui nous bousillent la santé.

Tu mets tout ça dans le shaker du génie, tu secoues, il en ressort la boisson gazeuse aromatisée en gélule. Notre intelligent écolo a tout simplement supprimé et la bouteille et les hérésies pour ne conserver que les bulles et le goût. Un rêve d’astronaute et voilà. Ce n’est plus de la science-fiction. Ça existe maintenant.

La sensation intacte, la bouteille, le sucre et les calories en moins. Oui, oui, tu as bien lu. Que du pur, naturel, vegan, sans lactose et sans gluten. Tant qu’à faire. Tu veux une limonade, tu prends un petit bonbon coloré à la place et bim, c’est toi le siphon, la fusion se fait dans ta bouche, les bulles te remplissent la tête, brr, tout ce que j’aime. Ça s’appelle Viberation, la sparkling fusion. Même le nom le fait ! Et tout ça avec la garantie de continuer à n’occuper qu’un seul siège en avion ! C’est tout simplement prodigieux.

Le petit génie ? Oui, il est un peu israélien lui aussi. Pourquoi ?

Et surtout pourquoi pas ?

Prends soin de toi chérie.

PS. Je me demande, que fait BDS ? C’est ingénieux et utile tout ça pourtant. Ok, pas drôle.

Re-PS. Tu sais quoi, finalement, avec mes bouteilles, je ne vais pas faire une Tour Eiffel. Je crois que je vais faire une vague. Ou un igloo…

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Rédigé par Victoria

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Publié le 18 Juin 2016

Au septième étage de la station centrale d’autobus de Tel Aviv, l’art éphémère a cessé de l’être. Grâce à l’inspiration de Mati Ale. Rencontre.

Mati Ale. Oui, c'est moi qui ai pris toutes les photos.

Quand Danièle m’a demandé d’écrire sur le Street Art, j’ai tout de suite pensé à Mati. Mati Ale alias Mr Leaf. Il disperse dans tout Tel Aviv d’improbables petits sujets en perles collées d’une poésie renversante et je dois dire que si après m’avoir lue, d’aucuns se baladent dans Tel Aviv en cherchant les perles de Mati, je n’aurais pas écrit en vain.

Nous nous sommes retrouvés avec Mati dans un café sur Hertzl, tout près de Florentin qui est en peu de temps devenu le coeur de l’art urbain à Tel Aviv, intronisant la ville dans le groupe envié des grandes métropoles mondiales du Street Art.

- Bon. Alors on discute et je traduis au fur et à mesure, ok ?

- Dakôr.

Ça a commencé comme ça.

- Mati, avec ton exposition de Street art à la Station Centrale d’autobus de Tel Aviv, tu as installé l’art éphémère dans un lieu de passage et tu as mis le septième étage de la tahana merkazit aux couleurs du septième ciel de l’art urbain. (Tu sais que ça veut dire en français ?!) D’où t’est venue l’idée du collectif Coma Sheva ?

- C’est venu du lieu justement. Notre station centrale d’autobus m’a toujours fait penser à Beaubourg avec cette petite sensation d’inachevé qu’elle dégage et sa culture installée à tous les étages.

- Tu trouves qu’à la Tahana Merkazit il y a de la culture à tous les étages ?

Il rit.

- De la culture et de la non culture. Donc oui.

- Admettons. J’ai mené ma petite enquête. Quand n’importe qui entend parler de la Tahana Merkazit, qu’il soit Israélien ou qu’il soit touriste, en général, il pense à un lieu sale, moche, pauvre, dangereux, sombre, parcouru de gens pressés, fatigués… Pour la majorité des gens, la Tahana, c’est la zone, la zone absolue. Mais toi, tu y as vu autre chose. Tu y as vu quoi ?

- Le regard est en train de changer et le quartier est en passe d’être réhabilité, tu sais ? Quand ce quartier aura fini d’être reconstruit, tu verras, ça ressemblera aux Halles à Paris. En attendant, le septième étage de la station, c’est 1000 m2 de murs entourés de baies vitrées par lesquelles on peut voir toute la ville, comme au Centre Pompidou. De plus, les murs sont très intéressants. Ce sont des surfaces de 3m50 sur 3m50 ou de 4 mètres sur 30. Il y a même des hauteurs, on a des surfaces de 10 mètres sur 10.

- Il y a 10 mètres sous plafond au 7 ème étage ?

- Pas partout, mais il y a plusieurs panneaux de 7 mètres sur 10.


- Peu de gens le voient sous cet angle d’un grand espace ouvert sur la ville, ce 7ème étage…

- Il n’empêche. C’est une réalité. Sans compter les petits couloirs de 2 à 3 mètres qu’on longe dans les escaliers ou ceux qui permettent l’accès aux ascenseurs. On dirait vraiment un grand musée. Nous avons à peu près la même surface que le sixième étage du centre Pompidou, là où s’organisent les expositions temporaires. A ceci près que nous, nous sommes au septième. Mais sinon, même les quartiers sont équivalents… vus d’en haut, avec tous ces immeubles.

- Ok. Les Halles. Tu vois l’espace et tu te dis je vais faire un musée, c’est ça ?

- L’idée de départ était de faire une expo géante de graffitis.

- C’est quoi exactement la différence entre graffiti et Street art ? Parce que ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ?

- Non. Les graffiti, ce sont des lettres au spray qui ont découlé du hip hop et des cultures afro-américaines et latino des années 70. Alors que le Street art ou art de rue c’est autre chose, c’est plus artistique en quelque sorte, et les moyens d’expression sont multiples, pochoirs, mosaïques, stickers, feutres, bombes, installations...

- Et même perles.

- Oui, et même perles.

- Attends on revient à Coma Sheva. Ça commence en quelle année l’aventure ?

- En 2012. Je vois ce septième étage, l’idée de l’expo germe et je prends contact avec Mikey Zyv, le Directeur Général de la station centrale.

- Il a accepté tout de suite ?

- Miyad (dans l’instant). J’ai appelé mon ami, Oz Madar qui est artiste de rue aussi et il a produit l’expo. Nous avons demandé au docteur Michael Alexander de se charger de la com et avec le soutien de Asaf Zamir, adjoint au maire de Tel Aviv, nous nous sommes installés.

- Raconte. Qui avez-vous fait venir ?

- Oz a rameuté des artistes du monde entier. Nous avons un Américain du Sud, 3 des Etats-Unis et un Canadien, 10 Européens, un Australien et une soixantaine d’Israéliens qui ont réalisé toutes sortes de travaux, de tous les genres, de toutes les tailles aussi. Nous avons des oeuvres de 1x1cm.

- Quel est votre public ?

- Tout le monde. L’expo est toujours ouverte et surtout, elle est gratuite. Celui qui veut venir vient. Nous organisons même des visites pour les écoles quand on nous le demande.

- Cette visibilité nouvelle vous a ouvert des portes ?

- Bien sûr. Nous avons des commandes maintenant. On nous regarde avec un autre oeil aussi. Les gens ont commencé à nous connaître.

- Et vous renouvelez les oeuvres au fur et à mesure ?

- Pas du tout. Nous avons décidé de ne rien effacer justement. Nous avons calculé que nous en avons encore pour 5 ans de murs.


- Comment a été accueillie l’expo ?

- Pour tout dire, nous avons pensé qu’au bout de 3 mois, tout aurait été recouvert ou vandalisé, comme dans la rue, mais pas du tout, nous sommes là depuis plus de 3 ans et c’est tout le contraire, notre travail est respecté, protégé. Ce qui nous permet d’exprimer la vraie différence entre vandalisme et art des rues.

- Et il n’y a vraiment eu aucun graffiti sauvage sur vos oeuvres ?

- Au début, oui, quelqu’un est venu bomber de noir tous les yeux de tous les dessins. On l’a vu à l’oeuvre sur les vidéos.

- Et ?

- Et rien. C’est la règle du jeu. Il arrive ce qu’il arrive dans la rue. Ceux qui ont voulu ont corrigé et c’est tout. Et en plus, ça n’a pas duré.

- Ce n’est plus illégal alors, d’écrire sur les murs ?

- Si, c’est toujours interdit, mais c’est de plus en plus toléré. Quand les villes ne passent pas commande.

- Mais un travail commandé peut-il être le même qu’un travail volé au temps, fait à la va-vite entre deux et trois heures du matin, avant l’arrivée de la police ?

- Non bien sûr.

- C’est moins rebelle ?

- C’est surtout plus abouti, mieux fini. Les techniques peuvent être poussées plus loin.

- Des insoumis épris de liberté qui accèdent à la légalité… à la reconnaissance et à la respectabilité chiffrées, c’est pervers, non, quand on y pense ?

Mati rit.

- Sans doute. Heureusement qu’on a eu le fantôme de la Tahana.

- Le fantôme de la Tahana ? Comme celui de Gaston Leroux à l’Opéra ?

- Exactement. C’est un qui est venu encrer des pochoirs à la Banski sans signer la première saison. Le grand talent d’un vrai street artiste, mais outside in !

- Vous en êtes à la combientième saison ?

- On en fait une par an. Nous en sommes à la troisième. Et nous avons donc calculé qu’avec notre espace et sans jamais rien effacer, nous pourrons en faire encore cinq.

- Merci Mati.

the7floor. Exposition. 7ème étage de la Station Centrale d’autobus de Tel Aviv.

www.ilovemystreetart.com

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Rédigé par Victoria

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